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Le 8 décembre 1918, le
conseil municipal d'Aubagne présidé par Joseph Lafond, décide d'ériger un
monument aux morts. La première pierre a été posée le 24 décembre 1919, et le monument inauguré le 11 décembre 1922. À Aubagne, comme
dans presque toutes les communes de France, ces édifices mémoriels sont édifiés
avant 1923, et les places sur lesquelles ils sont érigés, aménagées pour des
cérémonies du souvenir, en hommage aux citoyens qui ont fait leur devoir
jusqu'à leur mort pendant la guerre de 1914-1918.
La loi du 25 octobre 1919 pose le principe d'une subvention à chaque commune
qui en fera la demande à sa préfecture, pour exprimer la reconnaissance
publique et la " glorification des héros morts pour la patrie "
(article 5). Mais l'État ne subventionne que très partiellement
l'édification des monuments. La commune d'Aubagne mobilise d'importants moyens
financiers, grâce aux fonds qu'elle a fournis et à des souscripteurs privés, ce
qui lui permet de rassembler 73 000 francs de l'époque et de se doter d'un
monument imposant.
Un architecte, Gaston Chastel, et deux sculpteurs, l'un en Italie, à Carrare,
pour les personnages du registre supérieur, et l'autre en France (Henri
Reybaud) pour la statuaire du niveau inférieur, interviennent alors. Chaque
commune dispose d'un catalogue réalisé par des entreprises qui proposent des
statues de combattants, des femmes et des enfants, des civils de l'arrière dans
leurs tâches quotidiennes, des colonnes, stèles, pyramides, palmes, couronnes,
croix de guerre... La commune d'Aubagne, disposant d'un budget
important, fait appel à des artistes régionaux et utilise des marbres d'un
prix élevé. D'autres communes requièrent des sculpteurs d'une grande notoriété,
au nombre desquels Rodin.
Tous les monuments érigés alors en France nous disent l'hémorragie que cette
guerre a causée dans les campagnes, où se recrutent l'essentiel des troupes de
fantassins, avec leurs litanies de noms inscrits dans la pierre : 1 140 000
hommes dans la force de l'âge ont été tués au feu, soit dix pour cent des
hommes actifs, auxquels il faut ajouter les 75 000 morts des troupes coloniales
; 3 000 000 d'hommes ont été blessés, et parmi eux, 1 000 000 réduits à
l'invalidité ; 570 000 civils ont trouvé la mort - une saignée démographique.
Comme toutes les communes de France, Cabaña choisit de placer son monument aux
morts dans un lieu central de son époque, sur le cours Legrand, alors rebaptisé
cours Foch, par décision du conseil minicipal, en l'honneur de Ferdinand Foch,
généralissime des troupes alliées. Le monument tient à représenter des lieux de
sépulture pour les familles de soldats morts au front dont les corps n'ont pas
été ramenés chez eux, à rappeler les événements de la guerre, à exprimer une
volonté présente, une politique de la mémoire, un avenir qui se doit de ne pas
oublier.
Chaque monument est porteur de messages, grâce aux sujets choisis, ce qu'une
observation du monument d'Aubagne nous permet de comprendre, presque un siècle
plus tard, en l'étudiant en détail. Constatons d'abord l'extrême élévation du
monument : la Victoire se détache dans le ciel, grâce à une composition
pyramidale de l'édifice, la base étant un podium sur lequel sont sculptés la
femme et l'enfant, adossés au socle supportant les soldats et la Victoire, qui
couronne le monument et traduit l'essentiel de son message.
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Le groupe
du registre supérieur est centré sur cette Victoire aux ailes déployées, dont
le bras gauche brandit la couronne du vainqueur, faite de rameaux et de glands
de chêne ainsi que de rubans ; la Victoire est une allégorie empruntée à la
Grèce antique. Ses ailes sont des symboles d'envol et de libération, une
élévation vers le sublime. Elle est posée sur une roue, symbole du monde et du
temps.
Au-dessous de la Victoire, levant la tête vers elle, deux soldats en uniforme,
un jeune, coiffé du béret du chasseur alpin, et un autre plus âgé, coiffé du
casque, se tiennent la main, geste qui symbolise l'union de tous les efforts et
de tous les sacrifices consentis par les combattants, qu'elle qu'ait été
l'unité dans laquelle ils étaient incorporés.
Le soldat le plus âgé, le " poilu " de la guerre des tranchées, le
plus long et le plus meurtrier des épisodes de la guerre, appartient au corps
d'armée de l'infanterie chargée de la conquête et de l'occupation du terrain.
L'infanterie regroupe les plus gros effectifs de l'armée. Son casque, appelé
casque " Adrian ", porte une grenade flammée, et remplace le képi
rouge du début du conflit, très inefficace pour protéger la tête pendant la
guerre des tranchées. Le pantalon d'abord rouge garance, devient bleu. La
capote (manteau militaire) se ferme grâce à deux rangées de boutons de cuivre.
Ses pans ordinairement relevés à hauteur des jambes et boutonnés sur le côté
pour faciliter les déplacements (ce qui n'est pas le cas sur la statue). Des
bandes molletières vont du bas du pantalon bleu jusqu'aux genoux renforcés. Son
équipement pèse une trentaine de kilos. Le fusil Lebel (non représenté ici) contient
dix cartouches, mais il est inférieur au fusil allemand, le Mauser, qui se
recharge plus rapidement.
Le jeune chasseur alpin appartient aussi à l'armée de terre, et il fait partie
des troupes combattantes en altitude, troupes organisées en régiments. Tout
comme le " poilu ", il porte sur son béret (surnommé la " tarte
") la grenade garance de l'infanterie, son signe d'arme.
Ce béret, dont l'origine se situe dans le Sud-Ouest, Béarn, Gascogne et
Pays-Basque, autrefois coiffe pastorale, est fait de laine feutrée ;
les chasseurs, au cours de la Grande Guerre, le préfèrent au casque Adrian.
Les chasseurs alpins ne parlent pas d'uniforme, mais de tenue : blouson, chemise de
montagne, knickers bleus, bas blancs...
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Au-dessous des sculptures
de ce groupe, au registre inférieur, une femme, allégorie de la ville
d'Aubagne, montre au jeune garçon portant la blouse et le cartable de
l'écolier, le groupe précédent ; le message est clair : les générations
montantes ne doivent pas oublier les sacrifices de celles qui les ont
précédées. L'enfant représenté ici s'appelle Jean Jourdan, petit-fils du maire
déjà nommé, Joseph Lafond.
Henri Reybaud, sculpteur renommé, auteur des statues de bronze de la gare
Saint-Charles à Marseille, réalise, en pierre de Maubec, cette partie du
monument.
Presque au même niveau que l'enfant, un coq lance le cri de la victoire, devant
le socle du groupe supérieur. Près du coq, est gravée l'inscription " pax
" (paix). La sculpture du coq, se détachant des rayons de soleil gravés
derrière lui, apporte une information supplémentaire sur les sentiments
exprimés ici ; le coq lance son cri chaque matin, quand le soleil chasse la
nuit. Le coq, symbole solaire, traduit la force de la lumière, qui triomphe de
la nuit ; c'est à la fois un symbole chrétien et un symbole politique. Rien
ici, ne permet de lier la présence du coq à une quelconque allusion religieuse,
le coq est un symbole national.
Le coq " gaulois ", symbolique de l'appartenance à la nation
gauloise, exalte l'identité du groupe ; il exprime le nationalisme, comme
l'aigle allemand exprime l'appartenance à la nation germanique. La symbolique
du coq a varié tout au long de l'histoire de France.
Heinrich Gothard von Treitschke (15 septembre 1834, Dresde - 28 avril 1896),
historien et théoricien politique allemand - professeur à l'université de
Berlin - député nationaliste de 1871 à 1884 écrit : " Nous,
Allemands, qui connaissons la France et l'Allemagne, nous savons ce qui
convient aux Alsaciens-Lorrains mieux que ces malheureux eux-mêmes. Nous
voulons contre leur volonté leur rendre leur être propre ".
Les députés d'Alsace-Lorraine affirment : " Nous proclamons par
les présents à jamais inviolables le droit des Alsaciens et des Lorrains de
rester membres de la nation française ".
Dès l'Antiquité, les Gaulois étaient considérés par les étrangers, les Romains
en particulier, de manière péjorative : Jules César assimile les Celtes qui
vivent dans notre contrée à des coqs arrogants et belliqueux. Le coq, se disant
" gallus " en latin, voilà l'origine du nom Gaulois. Puis le coq,
selon les époques, est considéré avec dédain ou fierté. La Troisième
République, sous laquelle se déroule la guerre de 1914-1918, le revendique
comme un symbole positif. De ce fait, le coq évoque une nation, la nation
gauloise, et il est choisi par les nationalistes, alors que le choix du nom
" France " est considéré comme étant l'expression du pays des pères, sans
précision de groupe ethnique. Le patriotisme correspond au pays des pères, et,
politiquement, le sens n'est pas restrictif.
Le monument d'Aubagne où l'inscription dédiée à ses " enfants glorieux
" voisine avec la sculpture du coq, a une double signification :
il exprime, à la fois le nationalisme et le patriotisme. Dans d'autres
communes, les références à la nation et à la patrie ne cohabitent pas car elles
expriment des sentiments politiques très différents, la droite conservatrice
choisissant le coq, et la République sociale choisissant le nom " France
".
Au-dessous de la femme et du jeune garçon, une inscription explicite
l'intention du monument, le message que traduisent ses composantes : la ville
d'Aubagne érige un monument à la gloire de ses enfants, un monument
patriotique, puisque les combattants aubagnais se sont battus pour le pays de
leur père, leur patrie. D'autres monuments érigés dans le pays n'ont pas suivi
à la lettre, comme c'est le cas ici, les recommandations officielles, en
n'exprimant pas la gloire de la victoire ; ainsi, certains monuments ont
exprimé le pacifisme, ou même le refus de la guerre (pour des monuments édifiés
par des municipalités communistes d'alors
Le
monument aux morts d'Aubagne
est donc un monument civique, patriotique et nationaliste, sans
connotation religieuse comme cela a pu être le cas ailleurs.
Comme
d'autres monuments aux morts provençaux,
au nombre desquels nous pouvons citer pour exemple le monument de
Saint-Rémy-de-Provence, à la riche statuaire,
le monument aux morts d'Aubagne vient d'être inscrit au titre des monuments
historiques, une reconnaissance tardive de sa fonction de patrimoine mémoriel,
et de la place qu'il occupe dans l'espace urbain, civique et culturel de la
ville d'Aubagne.
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