Le monument aux morts d'Aubagne

 

 

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Le monument aux morts d'Aubagne.
(Cours Maréchal Foch - février 2010.) 

   

Le 8 décembre 1918, le conseil municipal d'Aubagne présidé par Joseph Lafond, décide d'ériger un monument aux morts. La première pierre a été posée le 24 décembre 1919, et le monument inauguré le 11 décembre 1922. À Aubagne, comme dans presque toutes les communes de France, ces édifices mémoriels sont édifiés avant 1923, et les places sur lesquelles ils sont érigés, aménagées pour des cérémonies du souvenir, en hommage aux citoyens qui ont fait leur devoir jusqu'à leur mort pendant la guerre de 1914-1918.
La loi du 25 octobre 1919 pose le principe d'une subvention à chaque commune qui en fera la demande à sa préfecture, pour exprimer la reconnaissance publique et la " glorification des héros morts pour la patrie " (article 5). Mais l'État ne subventionne que très partiellement l'édification des monuments. La commune d'Aubagne mobilise d'importants moyens financiers, grâce aux fonds qu'elle a fournis et à des souscripteurs privés, ce qui lui permet de rassembler 73 000 francs de l'époque et de se doter d'un monument imposant.
Un architecte, Gaston Chastel, et deux sculpteurs, l'un en Italie, à Carrare, pour les personnages du registre supérieur, et l'autre en France (Henri Reybaud) pour la statuaire du niveau inférieur, interviennent alors. Chaque commune dispose d'un catalogue réalisé par des entreprises qui proposent des statues de combattants, des femmes et des enfants, des civils de l'arrière dans leurs tâches quotidiennes, des colonnes, stèles, pyramides, palmes, couronnes, croix de guerre... La commune d'Aubagne, disposant d'un budget important, fait appel à des artistes régionaux et utilise des marbres d'un prix élevé. D'autres communes requièrent des sculpteurs d'une grande notoriété, au nombre desquels Rodin.
Tous les monuments érigés alors en France nous disent l'hémorragie que cette guerre a causée dans les campagnes, où se recrutent l'essentiel des troupes de fantassins, avec leurs litanies de noms inscrits dans la pierre : 1 140 000 hommes dans la force de l'âge ont été tués au feu, soit dix pour cent des hommes actifs, auxquels il faut ajouter les 75 000 morts des troupes coloniales ; 3 000 000 d'hommes ont été blessés, et parmi eux, 1 000 000 réduits à l'invalidité ; 570 000 civils ont trouvé la mort - une saignée démographique.
Comme toutes les communes de France, Cabaña choisit de placer son monument aux morts dans un lieu central de son époque, sur le cours Legrand, alors rebaptisé cours Foch, par décision du conseil minicipal, en l'honneur de Ferdinand Foch, généralissime des troupes alliées. Le monument tient à représenter des lieux de sépulture pour les familles de soldats morts au front dont les corps n'ont pas été ramenés chez eux, à rappeler les événements de la guerre, à exprimer une volonté présente, une politique de la mémoire, un avenir qui se doit de ne pas oublier.
Chaque monument est porteur de messages, grâce aux sujets choisis, ce qu'une observation du monument d'Aubagne nous permet de comprendre, presque un siècle plus tard, en l'étudiant en détail. Constatons d'abord l'extrême élévation du monument : la Victoire se détache dans le ciel, grâce à une composition pyramidale de l'édifice, la base étant un podium sur lequel sont sculptés la femme et l'enfant, adossés au socle supportant les soldats et la Victoire, qui couronne le monument et traduit l'essentiel de son message.


Registre supérieur du monument : la Victoire ailée et les soldats.

Le groupe du registre supérieur est centré sur cette Victoire aux ailes déployées, dont le bras gauche brandit la couronne du vainqueur, faite de rameaux et de glands de chêne ainsi que de rubans ; la Victoire est une allégorie empruntée à la Grèce antique. Ses ailes sont des symboles d'envol et de libération, une élévation vers le sublime. Elle est posée sur une roue, symbole du monde et du temps.
Au-dessous de la Victoire, levant la tête vers elle, deux soldats en uniforme, un jeune, coiffé du béret du chasseur alpin, et un autre plus âgé, coiffé du casque, se tiennent la main, geste qui symbolise l'union de tous les efforts et de tous les sacrifices consentis par les combattants, qu'elle qu'ait été l'unité dans laquelle ils étaient incorporés.
Le soldat le plus âgé, le " poilu " de la guerre des tranchées, le plus long et le plus meurtrier des épisodes de la guerre, appartient au corps d'armée de l'infanterie chargée de la conquête et de l'occupation du terrain. L'infanterie regroupe les plus gros effectifs de l'armée.
Son casque, appelé casque " Adrian ", porte une grenade flammée, et remplace le képi rouge du début du conflit, très inefficace pour protéger la tête pendant la guerre des tranchées. Le pantalon d'abord rouge garance, devient bleu. La capote (manteau militaire) se ferme grâce à deux rangées de boutons de cuivre. Ses pans ordinairement relevés à hauteur des jambes et boutonnés sur le côté pour faciliter les déplacements (ce qui n'est pas le cas sur la statue). Des bandes molletières vont du bas du pantalon bleu jusqu'aux genoux renforcés. Son équipement pèse une trentaine de kilos.
Le fusil Lebel (non représenté ici) contient dix cartouches, mais il est inférieur au fusil allemand, le Mauser, qui se recharge plus rapidement.
Le jeune chasseur alpin appartient aussi à l'armée de terre, et il fait partie des troupes combattantes en altitude, troupes organisées en régiments.
Tout comme le " poilu ", il porte sur son béret (surnommé la " tarte ") la grenade garance de l'infanterie, son signe d'arme.
Ce béret, dont l'origine se situe dans le Sud-Ouest, Béarn, Gascogne et Pays-Basque, autrefois coiffe pastorale, est fait de laine feutrée ;    
les chasseurs, au cours de la Grande Guerre, le préfèrent au casque Adrian.                                                                                        
Les chasseurs alpins ne parlent pas d'uniforme, mais de tenue : blouson, chemise de montagne, knickers bleus, bas blancs...


 Registre inférieur :
représentation d'une femme (allégorie de la ville d'Aubagne) et d'un jeune garçon.

Au-dessous des sculptures de ce groupe, au registre inférieur, une femme, allégorie de la ville d'Aubagne, montre au jeune garçon portant la blouse et le cartable de l'écolier, le groupe précédent ; le message est clair : les générations montantes ne doivent pas oublier les sacrifices de celles qui les ont précédées. L'enfant représenté ici s'appelle Jean Jourdan, petit-fils du maire déjà nommé, Joseph Lafond.
Henri Reybaud, sculpteur renommé, auteur des statues de bronze de la gare Saint-Charles à Marseille, réalise, en pierre de Maubec, cette partie du monument.
Presque au même niveau que l'enfant, un coq lance le cri de la victoire, devant le socle du groupe supérieur. Près du coq, est gravée l'inscription " pax " (paix). La sculpture du coq, se détachant des rayons de soleil gravés derrière lui, apporte une information supplémentaire sur les sentiments exprimés ici ; le coq lance son cri chaque matin, quand le soleil chasse la nuit. Le coq, symbole solaire, traduit la force de la lumière, qui triomphe de la nuit ; c'est à la fois un symbole chrétien et un symbole politique. Rien ici, ne permet de lier la présence du coq à une quelconque allusion religieuse, le coq est un symbole national.
Le coq " gaulois ", symbolique de l'appartenance à la nation gauloise, exalte l'identité du groupe ; il exprime le nationalisme, comme l'aigle allemand exprime l'appartenance à la nation germanique. La symbolique du coq a varié tout au long de l'histoire de France.
Heinrich Gothard von Treitschke (15 septembre 1834, Dresde - 28 avril 1896), historien et théoricien politique allemand - professeur à l'université de Berlin - député nationaliste  de 1871 à 1884 écrit : " Nous, Allemands, qui connaissons la France et l'Allemagne, nous savons ce qui convient aux Alsaciens-Lorrains mieux que ces malheureux eux-mêmes. Nous voulons contre leur volonté leur rendre leur être propre ".
Les députés d'Alsace-Lorraine affirment : " Nous proclamons par les présents à jamais inviolables le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française ".
Dès l'Antiquité, les Gaulois étaient considérés par les étrangers, les Romains en particulier, de manière péjorative : Jules César assimile les Celtes qui vivent dans notre contrée à des coqs arrogants et belliqueux. Le coq, se disant " gallus " en latin, voilà l'origine du nom Gaulois. Puis le coq, selon les époques, est considéré avec dédain ou fierté. La Troisième République, sous laquelle se déroule la guerre de 1914-1918, le revendique comme un symbole positif. De ce fait, le coq évoque une nation, la nation gauloise, et il est choisi par les nationalistes, alors que le choix du nom " France " est considéré comme étant l'expression du pays des pères, sans précision de groupe ethnique. Le patriotisme correspond au pays des pères, et, politiquement, le sens n'est pas restrictif.
Le monument d'Aubagne où l'inscription dédiée à ses " enfants glorieux " voisine avec la sculpture du coq, a une double signification :
il exprime, à la fois le nationalisme et le patriotisme. Dans d'autres communes, les références à la nation et à la patrie ne cohabitent pas car elles expriment des sentiments politiques très différents, la droite conservatrice choisissant le coq, et la République sociale choisissant le nom " France ".
Au-dessous de la femme et du jeune garçon, une inscription explicite l'intention du monument, le message que traduisent ses composantes : la ville d'Aubagne érige un monument à la gloire de ses enfants, un monument patriotique, puisque les combattants aubagnais se sont battus pour le pays de leur père, leur patrie. D'autres monuments érigés dans le pays n'ont pas suivi à la lettre, comme c'est le cas ici, les recommandations officielles, en n'exprimant pas la gloire de la victoire ; ainsi, certains monuments ont exprimé le pacifisme, ou même le refus de la guerre (pour des monuments édifiés par des municipalités communistes d'alors.

  Le monument aux morts d'Aubagne
           est donc un monument civique, patriotique et nationaliste, sans connotation religieuse comme cela a pu être le cas ailleurs ;
tels d'autres monuments aux morts provençaux,
au nombre desquels nous pouvons citer pour exemple le monument de Saint-Rémy-de-Provence, à la riche statuaire.
Le monument aux morts d'Aubagne vient d'être inscrit au titre des monuments historiques,
une reconnaissance tardive de sa fonction de patrimoine mémoriel,
et de la place qu'il occupe dans l'espace urbain, civique et culturel de la ville d'Aubagne.

Le monument aux morts d'Aubagne